Il est parti en vacances aujourd'hui. Et il n'a pas appelé, il n'est pas venu hier, il n'a pas donné de nouvelles, il n'a pas profité de l'un des derniers jours qu'il aurait pu passer avec moi avant mon grand départ; nos grands au revoir. Il est parti pour une semaine et je n'aurais sûrement de nouvelles qu'à son retour, parce qu'il va vouloir déconnecter de tout. Et ça fait bizarre. J'étais si certaine de ne plus m'attendre à rien, d'être libérée de toutes ces aspirations, et je suis quand même déçue. J'imagine exactement ce qui s'est passé; il était K.O de ses bouteilles alignées et il n'a pas voulu téléphoner. Et je ne lui en veux même pas pour ça. Je comprends. Je comprends qu'il dépérisse à vue d’œil, qu'il se détruise sans y penser, qu'il avale ses arsernics au gré des heures qui filent sous ses doigts, au gré de sa vie qui s'effile. Je comprends ce qu'il me dit, je l'écoute et je comprends, et je lui glisse des messages subliminaux; "je n'ai jamais perdu personne encore, et ça me tuerait que le premier enterrement auquel j'irai dans ma vie soit le tien". Mais il s'empoisonne tous les jours, il se distille comme son alcool, et moi je comprends quand même; et il le sait, il me dit que quand je partirai il va vraiment perdre un bout de lui, de son âme, et qu'il se retrouvera vraiment tout seul, parce que je suis la seule personne qu'il veut voir et à qui il peut en parler, je suis la seule à le motiver à sortir de chez lui, la seule qui arrive à le rendre heureux quelques heures. Et moi j'ai peur car si un jour il lui arrive quelque chose, je ne suis pas certaine d'être mise au courant; et de toute façon j'ai déjà tellement peur que ce jour-là arrive. Et je hais l'alcool, je hais l'existence même de l'alcool, je hais Gerard Adriaan Heineken d'avoir fondé sa foutue brasserie en 1863 et je hais H. Elion d'avoir réalisé la levure A pour lui, je hais toutes les publicités du même alcool clamant fièrement "Open your world" quand tout ce que j'ai envie de faire c'est de rayer Open et d'écrire Destroy à la place, je hais ces fournisseurs et ces connards du marketing éthylique qui s'enrichissent du malheur des gens emprisonnés et empoisonnés par ça, et je hais tous ceux qui ont la finesse de dire en soirée "on est vraiment des alcoolos quand même" ou de se moquer des AA, parce que ce n'est pas drôle, que ce n'est même pas une blague, parce que s'ils connaissaient quelqu'un de touché ils feraient comme moi en entendant ça, ils serreraient la gorge et s'enfuiraient loin de ces réflexions stupides. Je hais ces bulles et ces bouteilles de verre qui ont détruit mon Amour.
Et j'en ai parlé à une amie d'un air seulement détaché cet après-midi. Mais au bout du compte ça devient dur de se persuader que l'on n'y pense pas, que l'on ne s'inquiète pas, alors qu'en réalité, on ne fait que ça.

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